Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /2007 11:47

Apprendre le khmer, au début, c'était une bonne idée. Maintenant c'est une réalité.

J'ai jamais été fort pour les langues : 9 ans d'allemand pour maîtriser le vocabulaire d'un nourrisson et 15 ans d'anglais pour encore faire des fautes de grammaire dignes d'un acteur des films de Ken Loach et pour mettre parfois tellement de temps à trouver mes mots que mes interlocuteurs me soupçonnent d'être bègue. Quant à la prononciation, n'en parlons pas.  

Mais bon, l'espoir fait vivre … et motivé comme jamais que je me suis mis au khmer.

Vanessa, une fois de plus, avait arrangé les choses, et par une belle soirée nous nous sommes retrouvés sur notre terrasse avec Neak Krou Sana (Professeur Sana). Et nous voilà partis pour deux leçons de Khmer par semaine de 18h30 à 20h. Au boulot, fainéants!

Que dire en quelques mots sur notre cher professeur. Personnage délicieux et intéressant qui du haut de ses près de 70 ans et de sa petite taille, s'active encore du soir au matin pour faire une traduction par ci et donner quelques cours par là. Personnage délicieux donc avec une histoire longue comme le bras et qui se distille au gré des leçons et au gré des rencontres : élevée, à l'époque coloniale,  dans une famille française où ses parents travaillaient comme personnel de maison; professeur ensuite de mathématique dans les années qui suivirent, mélange étrange durant la période trouble entre son mari tué et l'obtention de la médaille de la parfaite ouvrière sous les khmers rouges pour se retrouver ensuite, débrouillarde et pleine d'énergie, dans cette manne financière des ONG et des expatriés. Alors une traduction par ci, un cours par là et toujours le sourire, un français très frais et précis et puis ses bras chargés de teuk ampeuv (jus de canne) chaque fois qu'elle vient chez nous.

Ce personnage délicieux, dis-je, s'avère en revanche un professeur sévère! Petites tapes et invectives sont mon lot quotidien. La douceur de Vanessa lui confère en revanche d'autres égards! C'est donc avec un style très école communale d'après guère que le khmer s'est frayé une brèche dans mon cerveau revêche.

Pour Neak Krou, l'apprentissage est affaire de méthode. Pourquoi pas … En revanche au lieu de choisir l'acupuncture ou le yoga, ce qui aurait mieux convenu à mon esprit touché par la torpeur tropicale, sa méthode est plus aride : apprendre l'alphabet khmère! Rassurons nous, il ne s'agit pas d'idéogrammes, mais bien de lettres, mais quelles lettres : une cinquantaine de signes assez semblables pour nos yeux si peu exercés aux envolées graphiques et aux courbes savantes. Plus techniquement, l'alphabet se compose de voyelles et de consonnes, plus quelques signes anciens qui composent à eux seuls un son, ou un mot.

Et bien, par quel mystère je ne le saurais jamais, mais cette approche par la porte étroite de la langue m'a plu. Plaisir purement intellectuel d'abord de se violenter un peu la cervelle, de s'obliger à une gymnastique neuronale salutaire et puis, peut être de manière plus profonde, cette vieille culture judéo chrétienne qui me colle aux tongs et où il est bon de souffrir pour obtenir ce que l'on aime. Alors voilà l'apprentissage de l'alphabet m'a plu.

Retour en enfance pendant quelques semaines, cahiers à carreaux et pages d'écritures. S'appliquer à écrire et prononcer en même temps chacune de ces lettres : kxKX. Bonheur simple comme je les aime tant.

Aujourd'hui, la lecture reste toujours devant moi, à distance de bras certes, mais d'un bras de géant. Je connais les lettres, je sais déchiffrer mais en khmer, quand on écrit on ne sépare pas les mots. Reste donc au lecteur à deviner où ils s'arrêtent et où commence le suivant. Lire revient donc à connaître son vocabulaire et si le plaisir de décortiquer le système à su mobiliser un peu de mon énergie, la plaine immense du vocabulaire m'a tenu à distance. Je baragouine donc et végète lamentablement dans ce stade ou la situation fait encore plus que le dialogue. Le comique y gagne mais l'échange y perd.

Du haut de mon frêle monticule cursif, mon âme, de plus en plus contemplative, admire à perte de vue le paysage immense des mots. Le soir, la parole m'échappe et je devine alors cette langue superbe, qui ne sera jamais la mienne, prendre possession de la plaine, s'étaler en mille méandres et redevenir dans un ultime éclat aussi précieuse que l'eau.

Par Vincent - Publié dans : apsara
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