Jeudi 7 décembre 2006 4 07 /12 /2006 02:59

Une journée à la chasse commence toujours très tôt : levé à 4h30 un samedi, c'est encore les yeux un peu fermés que je retrouve Meng, l'oncle de Vanessa et chasseur émérite.

Toute l'équipe est déjà prête, impatiente, deux minutes de plus et ils seraient partis sans moi !

Je m'engouffre dans le pick-up, coincé entre le fusil et les cartouches. Une glacière est chargée à l'arrière, d'autres gens s'installent dans la benne, les phares s'allument, les moteurs vrombissent ? Ca y est nous sommes partis.

Deux voitures, une quinzaine de personnes. L'habit militaire est de rigueur pour la plupart, en même temps rien d'anormal puisque certains font réellement partie de l'armée. Un militaire qui va à la chasse c'est un peu comme un comptable qui fait des sudokus le week-end, mais bon, je n'ai jamais eu la passion des armes et certaines choses me resteront à jamais étrangères!

D'abord sortir de Phnom Penh. Une petite heure de route goudronnée et le tour est joué.

Ensuite on tourne à droite. Il fait encore nuit. Le fleuve se rapproche. Au bout d'un chemin de terre, deux personnes nous attendent. Doucement, elles soulèvent la barrière et voilà que les voitures s'avancent prudemment vers l'eau. La pente est forte. Les roues hésitent puis s'engagent sur la rampe d'accès, un dernier coup d'accélération et hop le moteur s'arrête. Nous voilà tous sur le bac. La traversée commence.

L'eau du fleuve est encore noire. Les faibles lumières du bateau offrent un peu de reflet, et l'aube naissante au loin dessine un trait de blancheur. Un Soulages dans la nature, enfin presque.

La traversée est courte, juste le temps de voir les visages de chacun, d'échanger quelques bonjours en cambodgien, en français et en anglais. Ces trois langues sont dans ce pays d'usage suivant l'âge des gens (les anciens parlent un peu français) et le lieu d'étude des plus fortunés ou doués (pays anglo-saxons pour la plupart et quelques uns français). Le cambodgien reste utile pour tous les autres, pour être poli aussi, et puis pour profiter de ce que l'on a appris au dernier cours.

De l'autre côté, déjà, on refait la manoeuvre, le bateau glisse maintenant sans bruit, cherche dans le noir l'endroit où la pente est plus douce et où la terre est plus ferme. Les voitures s'agitent à nouveau, leurs moteurs avalent la pente qui les sépare de la plaine ... et là le jour translucide se lève.

Au bord de la route, les villages s'agitent déjà, charrettes tirées par les petits chevaux, enfants à vélo, moto surchargées, paysans tirant leurs buffles, des rizières, des rizières et encore des rizières puis quelques arbres de ci de là qui structurent l'espace. A perte de vue, le Cambodge, comme je l'aime.

Situation classique, très vite, la route est mauvaise, très mauvaise. Rendue encore plus mauvaise par les travaux en cours pour en construire une nouvelle. Financement chinois. Prêt sur trente ans à remboursement variable; mais la Chine est là, elle étale ses bras depuis déjà longtemps vers ses petits frères cambodgiens.

On roule doucement. Il nous faudra deux heures pour faire quelques 50 kilomètres. Le convoi se fait un peu remarquer. Ici dans ces villages en dehors des cartes touristiques, en dehors des voies de passage, les voitures sont rares. Alors quand une voiture immatriculée d'un ministère et un Hummer (dont le prix représente ici le PIB de 500 personnes) traversent l'espace avec des militaires à l'arrière, les visages se tournent et s'interrogent. A quoi pensent-ils ? Quels espoirs ou quelle rancoeur se cachent derrière ces visages placides? Est-ce qu'une fois de plus ces inégalités criantes entre quelques privilégiés de la ville et les gens de la campagne créeront un de ces révoltes si fréquentes dans l'histoire cambodgienne ou est-ce que cette fois, c'est l'envie qui l'emporte, l'envie d'accéder à tout cela, de connaître, un jour cette richesse ?

Après quelques détours et un petit déjeuner rapide, nous sommes maintenant à pied d'oeuvre. La  plaine inondée s'étale devant nous, les pirogues se sont équipées de leur moteur, ont fait le plein d'essence, on charge les glacières. En route, canards, oies sauvages et oiseaux nous voilà !

Et pendant près de quatre heures, bonheur absolu de la nature. Les plaines inondées sont superbes. Les mots ne seraient qu'en saisir les contours, qu'en apercevoir les frontières. Ces paysages nécessitent la présence, ils n'existent que par la présence. Aucune description, aucune photo, rien ne peut rendre leur dimension. Trop de mélanges, trop de subtilité. Alors, serrez tout contre soi, ce souvenir qui s'échappe déjà. Et puis, un jour, peut-être, planter quelques pilotis sur cette surface magique et y tendre, quelques nattes, un petit toit et y venir en bateau s'y reposer quelques jours pour y saisir, même si ce n'est qu'un instant, l'immanence du monde.

La chasse se passe au loin de moi-même. L'oncle de Vanessa mène les choses de mains de maître. On essaie différentes techniques, postées, puis plus direct. Le bateau avance à toute allure sur un groupe de canards, installés au calme, un peu plus loin. Lurne, lurne, lurne (vite en khmer) crie Meng, la bateau se rapproche toujours plus. L'ancien calme devient tempête, les oiseaux sentent le danger, s'envolent. Leurs corps affolés se cherchent, font un tour sur eux-mêmes, hésitent à prendre telle ou telle direction. Cela se passe en quelques secondes. Il est déjà trop tard. Deux coups retentissent. Un canard tombe. Un homme plonge, le ramène. Ses plumes brillent encore. Son corps chaud sèche maintenant calmement entre mes jambes. Il finira le voyage dans la glacière, au dessus des bières.

Le rituel se reproduit plusieurs fois. Le succès n'est pas toujours au rendez vous. Quelques oiseaux morts de plus dans les glacières et il est déjà l'heure du déjeuner.

On se retrouve tous dans la maison du frère d'un des chasseurs. Accueil délicieux comme les familles khmères savent le faire. Déjeuner de soupes, de poissons et de riz dans la grande pièce de la maison à l'étage. Le repas fini, quelques nattes s'étalent, les conversations s'espacent, le calme s'installe. Un orage nous réveille de la sieste. Un dernier résidu de mousson, une pluie lourde et chaude qui ruisselle. La terre brille au loin.

On repart déjà. Remerciements chaleureux. L'après midi, la chasse n'est plus sur l'eau mais dans les rizières. Au programme, bécassine et à nouveau canard.

L'après midi s'avance, la lumière rasante commence déjà à offrir aux rizières leur plus beau vert.

Sur le chemin du retour, la vue est encore plus belle.

Au bord d'un chemin, une nouvelle surprise : des poissons traversent la route ! Par petits bonds, ils avancent, quittant une rizière pour en rejoindre une autre. La chasse devient pêche. Tout le monde saute du pick up et saisit à pleines mains ces poissons miraculeux. Les visages brillent et les poissons reflètent en mille éclats le soleil du soir.

 

Merci à ce pays pour ses si belles images et puis merci à Meng de m'avoir offert de les voir ...

Par Vincent - Publié dans : apsara
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