Quel bonheur de passer un peu de temps « grand sage » Ly Pô, mon oncle le plus agé puisqu’il a à peu près le même âge que mon grand père maternel. Ly Pô est la mémoire vivante de plusieurs époques d’un pays et de notre histoire familiale, difficile à suivre en tant que Français. Il est l’un des rares médecins à avoir survécu aux khmers rouges. « Mieux vaut tuer un ami peut être ennemi, que de se savoir entouré d’ennemis », proverbe cambodgien de l’époque khmer rouge qu’il m’a traduit, révélateur de l’état d’esprit et de la spirale infernale de ce système.
Après avoir passé son baccalauréat et 5 années d’études de médecine à Phnom Penh avec le titre d’officier de médecine (à l’époque le doctorat n’existait pas), Ly Pô obtient une bourse pour aller étudier 5 ans à la faculté de Médecine de Paris et devenir médecin. Il profite de cette période studieuse pour perfectionner son français, lire de nombreux ouvrages français littéraires et scientifiques, apprendre par cœur des vers de Lamartine … Il profite de cette occasion pour décourir les pays européens limitrophes et, pour la petite histoire, part à la découverte de Venise avec sa femme.
Il me manque encore une partie de l’histoire (comment est-il entré dans l’armée pour devenir médecin militaire..) … mais le voilà revenu au pays. Médecin colonnel sous le régime de Lon Nol (qui a renversé le roi Sihanouk par un coup d’état militaire en 1970), il réussit à s’enfuir à la prise de pouvoir par les khmers rouges pour aller se réfugier avec toute sa famille à Battambang où on ne connaît ni son métier ni son histoire. «On m’avait promis l’évacuation de toute ma famille si les khmers rouges prenaient le pouvoir ». « Il faut apprendre à vivre : cacher le peu que l’on a dans les phalanges en bambou », argent et or qui lui ont permis en partie d’acheter sa maison à son retour à Phnom Penh, « il faut s’entendre avec tout le monde », « ne plus penser à lire, ne plus penser à écrire, ne plus parler français, ne plus pratiquer la médecine.. ». Après 10 ans de « mutation » forcée dans le nord du Cambodge, il obtient (enfin !) en 1985 l’autorisation d’exercer de nouveau son métier à Phnom Penh. Il devient doyen de la faculté de médecin en 1991. En 1995 il s’oriente vers ce que l’on appelerait en France la « haute fonction publique » puisqu’il devient conseiller au ministère de l’agriculture et du développement rural et au ministère de la santé. Il devient par la suite directeur de l’autorité nationale de lutte contre le sida et créé l’ordre des médecins. On l’autorise à prendre sa retraite en 1995 mais 5 mois après on le rappelle au travail. Entre temps, il ne perd pas de vue l’essentiel : il rachète le terrain qui l’a vu naître près de Kampot, y fait construire une maison sur pilotis et depuis part se ressourcer dans la campagne « kampotoise » dès que possible.
A l’âge de 78 ans, il joue toujours un rôle important dans ces 2 institutions. Il est égaleemnt chef de commune de sa maison de week end aux portes de Kampot. Invité par l’ordre des médecins français, il s’envole la semaine prochaine à Paris. Je lui ai dit de bien se couvrir…
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